Agenda
2009
rencontre avec Laurent Collet-Billon

Défense et technologie sont intimement liées, personne ne saurait le contester : « La Défense est à la fois un moteur de développement de la technologie et un champ d’application privilégié des progrès techniques », souligne le Délégué général pour l’armement Laurent Collet-Billon en introduction à sa conférence à l’Académie des Technologies. Il est en effet invité, le 10 novembre 2009, à débattre sur « Défense et technologies », un sujet sur lequel il est sans doute l’un des plus compétents, comme le rappelle à cette occasion Bruno Revellin-Falcoz, vice-président de l’Académie des Technologies en retraçant à grands traits son itinéraire.
« Nous sommes très demandeurs de technologies dans tous les domaines : aéronautique, télécommunications, sécurité de l’information, secteur nucléaire, engins sous-marins, etc. », précise d’entrée de jeu Laurent Collet-Billon. Et ce tout particulièrement à l’heure où s’achève le développement des nouvelles générations de missiles balistiques et de sous-marins et où s’amorce la préparation des générations suivantes, qui devront entrer en service à l’horizon 2030. Il va de soi, ajoute le Délégué général pour l’armement, que l’anticipation en matière de technologies est indispensable pour mener à bien de tels projets.
A ce jour, le ministère français de la Défense finance 10 % environ de l’effort national de R&D tandis que 300 000 à 350 000 emplois dépendent plus ou moins directement de l’activité industrielle de défense (grands groupes et PME). Plus globalement, si le budget national consacré à la défense reste modeste et loin derrière celui des Etats-Unis (qui atteint pour 2010 des sommets avec 680 milliards de dollars), il est tout à fait significatif. La loi de programmation militaire 2009-2014 prévoit par exemple 71 milliards d’euros de crédits d’équipement sur cette période. La France est en outre, au niveau européen, avec la Grande-Bretagne l’un des Etats membres qui investit le plus: à eux seuls, ces deux pays assument les deux tiers du budget européen d’investissements de défense.
A l’avenir, insiste Laurent Collet-Billon, il va non seulement falloir compter avec la puissance américaine, mais avec la concurrence croissante de pays tels que l’Inde et la Chine sur les marchés de l’exportation. En ce qui concerne la DGA, dont la mission première est l’équipement des forces armées, ce contexte oblige à mettre l’accent sur la veille technologique et la prospective à long terme afin d’en déduire les grandes priorités en matière d’objectifs de recherche et de développement. « L’une de nos forces est d’avoir démontré notre capacité à transformer les crédits publics en technologies directement exploitables par l’industrie », souligne encore le Délégué général pour l’armement. Un point fort qui a largement contribué à la décision d’allouer à la DGA un financement complémentaire dans le cadre du plan de relance : 1,4 milliard d’euros pour l’équipement des forces armées et 200 millions d’euros pour la R&T. « Les axes principaux que nous proposons dans le cadre du grand emprunt reprennent pour une part ceux du plan de relance », ajoute Laurent Collet-Billon. En particulier : les technologies de l’information et de la communication, l’aéronautique, les nanomatériaux, ou encore la maîtrise de la complexité des projets - les systèmes de systèmes.
En réponse à plusieurs questions de la salle sur l’avenir de l’industrie européenne de défense, dont l’impact est déterminant sur la stratégie de la DGA, Laurent Collet-Billon rappelle qu’actuellement l’effort de défense repose essentiellement sur deux pays (France et Royaume-Uni). Cet effort de défense européen globalement insuffisant, et la concurrence intra-européenne constituent des handicaps considérables pour la compétitivité d’une industrie européenne morcelée face à des industriels américains portés par un marché domestique considérable. Ce n’est pas tenable à long terme.
En près d’une dizaine d’années, les investissements de R&T entre France et Royaume-Uni sont toutefois passés de 10 à 80 millions d’euros. L’Agence européenne de défense (AED) est aujourd’hui en charge d’instruire très en amont cinq grands projets technologiques. L’aboutissement ou pas de ces projets sera décisif pour l’Agence. Concernant l’OTAN, des enjeux industriels et programmatiques structurants se profilent au sein de cette organisation, notamment dans le domaine de la défense anti-missile. Il s’agit de ne pas la négliger. La capacité des européens à parler d’une voix cohérente pour défendre leur intérêt de Défense se joue donc également au sein de cette organisation.
D. Chouchan
Rencontre avec Didier Lombard, Président-Directeur général de France Télécom
Mise en garde s’il en est, « L’avenir radieux de la deuxième vie des réseaux n’est pas acquis », écrivait notamment Didier Lombard dans l’ouvrage qu’il a publié l’an dernier sur « Le village numérique mondial »*. Il y cite en particulier une étude révélant qu’en 2006, la quantité d’informations numériques créées ou copiées dans le monde équivalait à 3 millions de fois les informations contenues dans tous les livres jamais écrits et qu’à l’horizon 2010, cette quantité pourrait encore croître d’un facteur 6. Le président de l’Académie des technologies, Alain Pompidou, n’a pas manqué de signaler cet ouvrage dans sa présentation de l’itinéraire prestigieux du président-directeur général de France Télécom, qui est également administrateur de Thomson et de Thales ainsi que membre du Conseil de surveillance de Radiall et de ST Microélectronics. « Perspectives et enjeux des Télécoms », tel était le thème de sa rencontre avec les académiciens, le 8 juillet 2009.
Pas de perspective sans état des lieux. Didier Lombard a réussi à le dresser avec une grande concision en insistant sur quelques constats majeurs. Le premier, que chacun a expérimenté, tient au changement de posture du « client », devenu un utilisateur actif, « branché » en permanence et jaloux de sa liberté de choix. Le second porte sur la nature des réseaux qui, sous l’effet de ces nouveaux usages, sont devenus « intelligents » : « Nous sommes entrés dans l’ère du “cloud computing“, avec des réseaux ultra-répartis sur toute la planète », indique Didier Lombard, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes de maîtrise de l’ensemble du système, précise-t-il. Autre constat : le volume de contenu fabriqué par l’utilisateur lui-même croît de manière extraordinaire : « En Californie, il a même dépassé le contenu professionnel », ajoute le PDG de France Télécom. Enfin, les services deviennent de plus en plus interactifs.
Il évoque aussi deux autres paramètres souvent passés sous silence : la latence et la convergence. Le temps de latence, autrement dit le temps de réponse d’un serveur à une requête d’utilisateur, est en train de s’améliorer de manière considérable. Quant à la convergence, elle consiste à tirer partie de toutes les infrastructures disponibles (pour terminaux fixes et mobiles) de la manière la plus souple et fluide possible.
Dans quel « écosystème » se déploient toutes ces évolutions ? Réponse de Didier Lombard : on est passé d’une situation où deux grandes catégories d’acteurs seulement occupaient le terrain, les opérateurs et les équipementiers, à une situation beaucoup plus complexe. Se sont en effet ajoutés les offres de services internet (tels que Google), sans relation directe avec l’utilisateur, et les fournisseurs de contenu. Les enjeux économiques, dans cet écosystème à quatre couches, sont loin d’être négligeables : « En 2008, ce sont 10 milliards de dollars qui ont traversé l’Atlantique par la seule connexion d’internautes européens sur des services américains », souligne Didier Lombard. En 2012, cette somme pourrait atteindre 20 milliards de dollars ! Un énorme manque à gagner pour l’Europe, qui risque d’hypothéquer sérieusement le financement du renouvellement des réseaux européens. A quand un « Google européen »… ?
Dans un tel contexte, le facteur humain est l’une des clés de la réussite : « Les “bagarres“ se situent aujourd’hui autour de la captation de compétences ». Chacun recherche les meilleurs ingénieurs capables de développer des services : « L’un de nos problèmes en France est que nous en avons peu », regrette Didier Lombard.
Quant aux objectifs économiques des opérateurs, ils s’articulent désormais autour de deux grandes priorités : l’augmentation de la valeur des nœuds de réseau, autrement dit des consommateurs (augmentation des capacités, de la souplesse, de l’interactivité…), et l’enrichissement du contenu proposé à ces consommateurs. « Nous travaillons également la création de réseaux sociaux », ajoute-t-il, un secteur en développement qu’il ne saurait être question de déserter. A noter qu’en termes macro-économiques, la réalisation de tels objectifs pourrait représenter au minimum un demi-point de PIB, ce qui est évidemment loin d’être négligeable.
D. Chouchan
* Didier Lombard, Le village numérique mondial. La deuxième vie des réseaux, Odile Jacob, 231 p., 2008.
Rencontre avec Dominique Bussereau, secrétaire d'Etat chargé des transports
"Les grands enjeux des transports de demain"
Autour de la question des transports se joue tout un ensemble de choix économiques et environnementaux mais aussi de choix de société (mobilité, aménagement du territoire, urbanisation…). Les enjeux sont si importants que nul n’était mieux placé que Dominique Bussereau pour s’exprimer sur cette question, comme l’a souligné Alain Pompidou, président de l’Académie des technologies. Invité à une rencontre avec
les académiciens le 25 mars 2009, le secrétaire d’Etat chargé des Transports jouit en effet d’une longue expérience en la matière, tant au plan industriel que politique, et c’est à lui que l’on doit la création en 1995 de l’association Avenir Transport, à la fois lieu de débats, de documentation et de recherche.
En guise de préalable, Dominique Bussereau n’a pas manqué de rappeler l’impact considérable de la crise économique sur un secteur déjà fragilisé par la crise énergétique doublée d’une crise écologique : « La pire des choses serait l’immobilisme ». Il faut accélérer la modernisation des transports et notamment investir dans les infrastructures, a-t-il ajouté, une idée que le ministre a notamment illustrée au travers de deux exemples : le secteur portuaire et celui du ferroviaire. Le constat est dans les deux cas accablant. Les parts de marché des ports français n’ont en effet cessé de se dégrader depuis une vingtaine d’années, alors que le trafic mondial augmente. Quant au ferroviaire, il souffre d’une faiblesse croissante en ce qui
concerne le transport de fret.
Parmi les ambitions : mettre en œuvre, dans les grands ports français, des opérateurs ferroviaires de proximité, à l’instar de ce qui existe déjà en Allemagne ou aux Etats-Unis, et, plus globalement, rétablir la compétitivité du fret fluvial et du fret ferroviaire en provenance des ports. Un objectif corollaire est de rendre le fret ferroviaire compétitif, alors que celui-ci n’a quasiment pas évolué depuis une quarantaine d’années : « C’est sans doute l’un des paris les plus difficiles à relever parmi ceux identifiés lors du Grenelle de l’environnement », a indiqué Dominique Bussereau. Une autorité de régulation des activités ferroviaires aura pour charge de veiller sur la gestion des sillons et de faire respecter des bonnes pratiques de concurrence. La SNCF doit parallèlement établir un nouveau projet pour le fret, eu égard aux opportunités de report modal. « Nous espérons que la concurrence permettra, après la crise, de redémarrer un fret ferroviaire de meilleure qualité », a ajouté le ministre.
D’une manière générale, les aspects sur lesquels il faut agir sont multiples et la tâche est immense : meilleure utilisation des sillons (répartition entre transport de voyageurs, fret…), tarification adaptée, rénovation des infrastructures dégradées ou insuffisantes (comme en Ile-de-France), modes d’exploitation… Lors du Grenelle de l’environnement, a également rappelé Dominique Bussereau, il a été
prévu de poursuivre la ligne TGV Paris-Tours-Bordeaux, puis de réaliser la liaison Bordeaux-Toulouse et enfin celle vers l’Espagne pour se raccorder au TGV hispanique en construction dans le Pays Basque. Les autres projets de lignes grande vitesse concernent la desserte de l’Ouest (Rennes, avec bretelle vers Angers et Nantes), celle du Sud-Est (Narbonne, Montpellier, Perpignan…), la poursuite de la ligne Rhin-Rhône…
Autant de projets qui demandent des efforts financiers considérables aux collectivités territoriales, en sus de ceux de l’Etat, d’autant que … tout doit être réalisé avant 2020 ! Mais les efforts devront autant concerner la levée des conflits d’intérêt et la résolution de certains blocages sociaux, une dimension que divers académiciens de l’assistance ont pour leur part soulignée et que le ministre a confirmée.
D. Chouchan



2009
rencontre avec Laurent Collet-Billon














