Qui est Joan Clarke ?
Joan Elisabeth Lowther Murray naît le 24 juin 1917 dans le quartier londonien de West Norwood, benjamine d’une fratrie de trois garçons et de deux filles. Elle est la fille du révérend William Kemp Lowther Clarke et de Dorothy, née Fulford. Après des études de mathématiques, elle rejoint en 1940 la Government Code and Cypher School (GC&CS), seule femme dans l’équipe chargée du décryptage des codes de la machine Enigma utilisée par la Kriegsmarine allemande.
Après la guerre, en 1952, elle épouse le lieutenant-colonel John Kenneth Ronald Murray et poursuit sa carrière au GC&CS jusqu’en 1977 tout en s’adonnant à son autre passion, la numismatique.
Sa formation : mathématicienne
Après une scolarité au lycée pour filles de Dulwich au sud de Londres, Joan Clarke se voit attribuer une bourse en mathématiques au sein du Newham College de l’université de Cambridge d’où elle sort diplômée en 1939 avec un double First (meilleure mention) et le titre de Wrangler (dénomination de Cambridge pour l’élite de ses étudiants en mathématiques). Elle reçoit en sus le Philippa Fawcett Prize et l’Helen Gladstone scholarship pour une année supplémentaire d’études. Elle ne peut cependant valider un diplôme complet (full degree), réservé aux hommes jusqu’en 1948 en raison du règlement.
Son engagement pendant la guerre : Enigma
En juin 1940, Joan Clarke est recrutée par un de ses anciens superviseurs académiques, le mathématicien Gordon Welchman, pour travailler au Government Code and Cypher School (GC&CS), à Bletchley Park. En raison de ses qualités exceptionnelles, après quelque temps dans un service féminin en charge de travaux administratifs, elle rejoint rapidement la Hut 8, entité en charge du décryptage des messages codés de la Kriegsmarine qui utilise la machine Enigma.
Seule femme à exercer un tel rôle, Joan Clarke devient rapidement l’une des meilleures parmi les pratiquants du banburismus, une méthode de cryptanalyse développée par Alan Turing, dont elle est l’une des plus proches amies et très brièvement la fiancée. De manière à reconnaître la valeur de son travail et atténuer la ségrégation dont les femmes font l’objet, avec les différences de salaire correspondantes, Joan Clarke obtient le grade de linguiste bien qu’elle ne maîtrise que l’Anglais.
Pendant la guerre, plus d’un million de messages de la marine allemande ont été décryptés par la Hut 8. De plus, à partir de début 1944, le travail de la Hut 8 augmente de manière significative, incluant des collaborations avec d’autres entités pour préparer le débarquement en Normandie. La Hut 8 a ainsi permis de sauver de nombreuses vies, anticipant les attaques allemandes et écourtant la guerre.
En 1944, Joan Clarke devient la responsable adjointe de la Hut 8, avec toutefois un salaire et une reconnaissance inférieures à celles de ses collègues masculins. Elle est cependant décorée de l’Ordre de l’Empire Britannique (MBE : Member of the Order of the British Empire) en 1946, mais son nom ne deviendra connu qu’à partir des années 1970, période à laquelle le travail de cryptologie effectué pendant la guerre est révélé au public.
Après la guerre
Poursuivant son travail après la guerre au sein du GC&CS qui devient le GCHQ (Government Communications Headquarters), Joan Clarke y rencontre le lieutenant-colonel John Kenneth Ronald Murray qu’elle épouse le 26 juillet 1952 à la cathédrale de Chichester. Elle restera au GCHQ jusqu’à sa retraite en 1977.
Auprès de son mari, Joan Clarke s’établit en Ecosse pendant quelques années et développe un intérêt pour la numismatique. Exerçant son talent dans cette discipline nouvelle pour elle, elle parvient à établir la séquence d’émission d’une série complexe de monnaies en circulation en Écosse sous les règnes de Jacques III et Jacques IV. En conséquence, la société britannique de numismatique lui décerne en 1986 la Sanford Saltus Gold Medal. Elle continuera ses recherches après la mort de son mari en 1986, depuis Headington (Oxfordshire) où elle s’établit.
Enfin, dans les années 1980, Joan Clarke assiste l’historien et cryptographe Harry Hinsley dans la rédaction de son British Intelligence in the Second World War. Malgré tout, l’étendue exacte de son travail reste encore méconnue du fait du secret qui subsiste.
Pourquoi est-elle une Femme pionnière de la tech ?
Joan Clarke a démontré que l’excellence mathématique, la rigueur et l’ingéniosité pouvaient avoir un impact historique majeur. Son parcours illustre l’importance du travail d’équipe et de la résolution de problèmes complexes au cœur de l’informatique. Longtemps restée dans l’ombre en raison de la confidentialité de ses travaux, elle est aujourd’hui un symbole pour les femmes dans les sciences et la technologie, en particulier dans un domaine qui va de la cybersécurité à l’intelligence artificielle, en passant par le génie logiciel et la data.
Sélection de publications :
– Murray, J. (2001): A Personal Contribution to the Bombe Story.United States Department of Defense
– Murray, Joan (1993) : « Hut 8 and naval Enigma, Part 1 », in Hinsley, F.H.; Stripp, Alan(eds.), Codebreakers: The inside story of Bletchley Park, Oxford: Oxford University Press, pp. 113–118, ISBN 978-0-19-280132-6 – via archive.org.
Quelle reconnaissance d’hier et d’aujourd’hui ?
Décorations :
– 1947 : membre de l’Ordre de l’Empire Britannique (MBE)
Hommages :
– 27 juillet 2019 : une plaque bleue d’Oxford a été dévoilée sur sa dernière résidence.
– Mai 2024 : une autre plaque bleue d’Oxford à la mémoire de Joan Clarke a été dévoilée par l’English Heritage au 193 Rosendale Road, West Dulwich, London, SE21 8LW, où Joan Clarke vécut dans son enfance.
– 2014 : Joan Clarke est interprétée par Keira Knightley dans le film The imitation game réalisé par Morden Tyldum.
Citations illustrant le parcours de Joan Clarke
De Joan Clarke : “It doesn’t matter how smart you are, Enigma is always smarter.”
De Rolf Noskwith (collègue) : “It was a tribute to her ability that her equality with the men was never in question, even in those unenlightened days.”
Une femme inspirante pour…
Le travail de Joan Clarke en cryptanalyse pendant la Seconde Guerre mondiale reposait sur la reconnaissance de motifs et l’exploration d’espaces de solutions, des principes qui se retrouvent aujourd’hui au cœur de l’intelligence artificielle moderne. En contribuant à des avancées décisives durant la guerre, elle a aussi anticipé certaines des approches fondamentales des systèmes d’IA actuels.
Virginie Do, Chercheuse en Intelligence Artificielle et membre du réseau des Femmes de Tech de l’Académie des technologies
Références
– Wikipédia et diverses sources
– https://spartacus-educational.com/Joan_Clarke.htm
– Notice of the American Mathematical Society: Ralph Erskine, I.J. (Jack) Good, Eric A. Weiss
Illustration réalisée à l’aide d’une IA, à partir d’une photo de Joan Clarke