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Démographie, climat et alimentation mondiale. sous la dir. de Henri Leridon et Ghislain de Marsily. EDP sciences, 2011, 313 p.

sous la direction de Henri Leridon et Ghislain de Marsily, membres de l'Académie des sciences. Ghislain de Marsily est également membre de l'Académie des technologies.
        

Un rapport science et technologie 

Le Comité interministériel du 15 juillet 1998, à l’initiative du ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie, a confié à l’Académie des sciences l’établissement du rapport biennal sur l’état de la science et de la technologie. Pour répondre à cette demande, l’Académie des sciences a mis en place en son sein le Comité « Rapport Science et Technologie » (RST), chargé de choisir les sujets d’étude et de suivre les travaux. 

  Résumé  

La grave crise alimentaire qu’a connue le monde en 2007-2008 était probablement le signe d’une situation alimentaire de la planète tendue, préoccupante, complexe. Cette crise annonçait sans doute des crises bien plus larges et bien plus dramatiques, pouvant conduire, si rien n’est fait, à des famines aiguës, des émeutes de la faim violentes, à des tensions internationales, voire à des migrations importantes de population. La nouvelle montée des prix des denrées alimentaires fin 2010 et les événements de janvier 2011 dans certains pays confirment déjà, hélas, les craintes exprimées dans ce rapport.


Aujourd’hui, un milliard d’êtres humains sont sous-alimentés de façon chronique, et ce chiffre a crû de 150 millions d’individus en deux ans. Cette sous-alimentation et d’autres carences alimentaires engendrent, chez les jeunes enfants qui en souffrent, des retards de croissance irréversibles, les condamnant pour la vie – et même celle de leurs descendants – à des déficiences physiques et intellectuelles sévères. Cette situation, trop longtemps tolérée (on se satisfaisait d’une faible diminution du nombre absolu de personnes sous-alimentées, avant la remontée de 2008), est en fait intolérable. 

 

La situation actuelle résulte de plusieurs facteurs : production insuffisante dans plusieurs parties du monde ; conditions de production défavorables au niveau local ; guerres et conflits civils ; augmentation de la part de l’alimentation d’origine animale, trop consommatrice en protéines d’origine végétale ; concurrence avec la production de biocarburants ; inégale répartition des ressources alimentaires entre les individus et les nations, c’est-à-dire l’injustice de la pauvreté : la production agricole actuelle, si elle était plus équitablement répartie, permettrait de satisfaire les besoins de tous à un niveau acceptable. Mais en ce début du XXIe siècle, la production alimentaire est confrontée, dans un contexte de croissance démographique toujours soutenue malgré son ralentissement, à une conjonction inédite de facteurs structurels qui pose de nouvelles questions pour la sécurité alimentaire de la planète.

 

L’évolution des régimes alimentaires a conduit à l’apparition d’un problème de santé publique majeur : le développement de l’obésité, tant dans les pays industrialisés qu’émergents ou en voie de développement. On estimait en 2005 à 1,3 milliard le nombre d’adultes en surpoids, dont 400 millions d’obèses, soit respectivement 33 % et 10 % de la population adulte mondiale. Plus de 800 millions de ces personnes vivent dans les PED. Si les tendances récentes se poursuivent, la planète comptera 3,3 milliards de personnes en surpoids en 2030, dont 80 % dans les PED. Outre uneconsommation accrue de nourriture et d’énergie pour la produire, ainsi que d’énergie pour se déplacer, l’obésité engendre un cortège de maladies non transmissibles graves, allant des affections cardiovasculaires au cancer colorectal.

 

Cette évolution, jusqu’ici sous-estimée et tolérée, est aussi intolérable. La production agricole résulte de la conjonction de quatre facteurs principaux : la disponibilité en sols arables, la disponibilité en eau de pluie ou d’irrigation, le climat, et enfin les techniques culturales (main d’oeuvre, semences ou variétés culturales, intrants tels qu’engrais, pesticides, etc., et degré de mécanisation). De tous ces facteurs, il apparaît d’emblée que la disponibilité en sol est véritablement le facteur le plus limitant de la production agricole, bien plus que l’eau ; l’amélioration des techniques culturales reste la première et la plus importante façon d’augmenter la production. 


Parallèlement, la modification des habitudes alimentaires et le choix du type de production correspondant sont les clés pour résoudre les problèmes tant de carences alimentaires que d’obésité. Nourrir convenablement 7 milliards d’hommes aujourd’hui et 9 milliards en 2050 reste possible à certaines conditions, notamment : 

– mettre la question agricole au premier plan des préoccupations politiques et économiques des nations, avec des programmes ambitieux de développement agricole des pays les plus pauvres (en particulier en Afrique subsaharienne), notamment dans le domaine de la petite exploitation ; améliorer, à tous les niveaux, la productivité agricole ;

– soutenir temporairement certains marchés agricoles locaux, particulièrement dans les pays du Sud dont les populations vivent (ou devraient pouvoir vivre) en autosuffisance, avec un faible excédent de production ; 

– limiter les effets de la spéculation sur les marchés agricoles, par une meilleure régulation des marchés à terme de matières premières (et tout spécialement des produits dérivés), sans toutefois en entraver le fonctionnement, car ils jouent un rôle économique essentiel tant pour les producteurs que les consommateurs ;

– constituer des stocks : les zones vulnérables devraient être incitées ou aidées à constituer des stocks régionaux ou même familiaux pour mieux combattre les risques de déficits chroniques ; 

– maintenir impérativement les capacités de production importantes de la profession agricole européenne, en les réorientant vers des productions nutritionnellement favorables à la santé, et écologiquement acceptables ; 

– inciter chacun à réduire sa consommation de produits d’origine animale ou contribuant au déséquilibre nutritionnel ; pour cela, renforcer en particulier la réglementation de l’industrie agroalimentaire et de la  restauration collective. Par ailleurs, lutter, par l’incitation ou la réglementation, contre le gaspillage, qui pourrait représenter jusqu’à 30 % de la production ; 

– contrôler fortement, voire proscrire totalement, la fabrication de biocarburants de première génération à partir de céréales ou d’oléagineux, vu leur faible rendement énergétique et leur concurrence directe avec l’alimentation, mais maintenir la recherche sur les produits de deuxième ou troisième génération ;

– créer un Observatoire Prospectif des Situations et Marchés Alimentaires Mondiaux ayant pour mission de suivre, de façon indépendante, les évolutions et en particulier les signaux faibles, d’interpréter ces évolutions en particulier celles des fondamentaux du système alimentaire mondial, de proposer des hypothèses et des scénarios, d’anticiper les dangers et de suggérer des voies de solution.

Ces recommandations s’adressent évidemment aux pouvoirs publics, mais elles sont également destinées à la société civile tout entière, qui est en fait concernée au premier chef : ce sont aussi (et d’abord) les comportements  individuels qu’il faudra modifier.

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